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POWER FIGURES : Alexis Peskine fait vibrer le souffle des ancêtres

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La « black experience »

Immenses, magnétiques, à peine entré dans la salle où elles sont exposées, ces « Power Figures » nous happent par leur beauté. Femmes et hommes, jeunes ou moins jeunes, tous sont de couleur ébène, parés de reflets dorés. En s’approchant, on s’aperçoit que ces portraits sont composés de milliers de clous enfoncés dans des planches de bois vieillies, une technique chère à l’artiste à l’origine de ces œuvres, Alexis Peskine.

Sur un autre mur, des photos. Deux frères jumeaux sont habillés de sacs de riz et de boîtes de conserve de tomates concentrées, un symbole de pauvreté absolue au Sénégal où les boîtes de conserve servent aux enfants pour mendier dans la rue. Ils n’en portent pas moins des casques d’astronautes. Ils préparent leur voyage vers la lune. Là-haut toute pauvreté est abolie. C’est le paradis des rêves, accessibles à tous.

"Aljana Moons", Alexis Peskine, 2017. Courtesy October Gallery

Pour sa première grande exposition solo en Angleterre, Alexis Peskine a élaboré un univers fort, hanté à la fois par l’Afrique et ce qu’il appelle la “black experience”, l’expérience noire, celle du peuple noir à travers l’histoire. Un voyage en forme de retour aux sources pour ce métis né en France d’une mère afro-brésilienne et d’un père juif russe, qui a fait ses études d’art aux Etats-Unis.

A Cinquante Nuances de Noir on suit depuis plusieurs années le parcours d’Alexis Peskine. On connaissait sa Mariam noire qui interpelle la République, ou le tableau à base de clous d’un Lilian Thuram portant sur son épaule La Liberté vêtue de madras. Mais on n’avait jamais pris le temps d’une longue conversation à bâtons rompus. C’est chose faite. Nous vous proposons de passer un moment en compagnie d’Alexis, un artiste engagé sur les questions de citoyenneté.

Au commencement, des oeuvres qui interrogent la société française

Hello Alexis, pour commencer parle-nous de “Mariam” une photo que tu as prise en 2006 et qui a fait le tour du monde.

En France, la classe dominante ne se rend pas compte que, lorsqu’on est non blanc, on a le sentiment d’être moins français que les autres parce qu’il y a une espèce de hiérarchie de la francité. Il a fallu que j’aille vivre aux Etats-Unis pour me rendre compte que j’étais français.

Le buste de Marianne se trouve dans chaque mairie de France. Elle représente la nationalité française, la révolution française. J’ai décidé de faire une femme noire dont la famille venait d’un pays subsaharien. Je l’ai appelée Mariam, un prénom musulman, pour rajouter une dimension identitaire musulmane. La France est le pays d’Europe qui compte le plus de musulmans. Elle doit pouvoir se reconnaître musulmane comme elle se reconnaît chrétienne, juive ou athée. On peut ne pas adhérer à certains aspects d’une religion mais être contre la discrimination en général. C’est une question de principe et de bonne éducation.

Quand je regarde ta “Mariam”, j’idéalise une nouvelle République française multiculturelle et postraciale qui célébrerait la pluralité comme condition d’unité sociale.

“La France se veut libre, et d’apparence elle l’est. Mais c’est une société très oppressante, gagnrenée par du racisme, du sexisme, de la xénophobie, de l’homophobie, et d’autres ismes. Ceux qui sont les plus égalitaires, qui cherchent à remettre les pendules à l’heure, sont taxés d’extrémistes. Ils ne le sont pas, c’est la société qui l’est.”

En mars dernier, lors de l’exposition événement “Afrique Capitales”, tu as présenté une installation, “Le Radeau de la méduse”, à la Grande Halle de La Villette. Cette installation qui est une référence au célèbre tableau de Géricault est composée d’une série de portraits à base de clous, et d’une vidéo qui retrace la traversée d’hommes et de femmes africains essayant d’atteindre la France. Qu’est-ce que tu as voulu exprimer?

En Afrique, on a une vision tout autre de l’Europe. Vivre en Europe est pour beaucoup une réalisation de soi. Ca reste un rêve, même si 22 000 réfugiés ont perdu la vie dans la Méditerranée depuis l’année 2000. Les Africains font abstraction des questions identitaires qui restent minimes pour eux. Ils imaginent qu’il y a plus d’argent, ce qui n’est pas nécessairement le cas. Je pense que si les africains pouvaient obtenir des visas de trois mois, beaucoup rentreraient face aux nombreuses difficultés rencontrées.

Alexis Peskine © Thomas Babeau

Retour en Afrique : les « Power Figures »

Toi tu as fait le chemin inverse, en décidant de poser tes bagages une partie de l’année au Sénégal. Qu’est-ce qui t’attire dans ce pays ?

La beauté des lieux, des choses, des gens, l’énergie, la variété des endroits que l’on peut avoir en tant qu’artiste. Il y a des choses très belles comme les pirogues et les transports en commun qui sont peints à la main, la Casamance, les chutes d’eau, le lac rose… Tout n’est pas parfait, il y a des choses à réformer, mais ce n’est pas à moi d’en parler.

Tu m’as dis que tes “Power Figures” était un hommage aux ancestres africains. Est-ce aussi une façon pour toi qui a des origines brésiliennes et russes de te proclamer africain?

J’ai grandi en Europe. Je vis quelques mois dans l’année en Afrique depuis 2010. Je ne sais pas si c’est assez pour me réclamer africain. Je commence à comprendre la culture du Sénégal, mais cela ne fait pas de moi un Sénégalais. Je peux dire que je me sens plus proche de la culture afro-américaine ou j’ai vécu pendant dix ans.

Pourtant, à travers ton association, Alexis Peskine Art Project”, tu as tenu à amener trois jeunes brésiliens issus de milieux défavorisés au Sénégal.

Au Brésil, nous avons été coupés de la culture africaine. Il y a beaucoup de fantasmes sur l’Afrique : positifs et négatifs. Certains jeunes Brésiliens voient l’Afrique comme les Occidentaux la voient à travers les publicités, les films… Ils peuvent avoir un regard très négatif. D’autres qui sont dans une revendication identitaire idéalisent l’Afrique. Ils la voient comme la terre mère, comme une espèce de Mecque. C’est important de voir les pays tels qu’ils sont. Il n’y a pas que du bon et il n’y a pas que du mauvais.

Parlons d’un aspect négatif. Au Sénégal, comme dans beaucoup d’autres pays africains, s’éclaircir le teint pour se rapprocher des canons de beauté occidentaux est un “big deal”. Toi, au contraire, tu choisis des modèles à la peau foncée.

En tant qu’artiste, on a la possibilité de montrer la beauté que l’on voit. A travers les photos, les tableaux, on peut sublimer des personnes de teinte foncée et les mettre en valeur. C’est une façon de reprendre le pouvoir, de se réapproprier nos corps et nos âmes car nous avons été définis par les autres. C’est ca “Power Figures”, mon travail avec les clous. Montrer comment d’une souffrance historique peut naître une certaine transcendance. Enfoncer un clou avec un marteau dans du bois est assez violent. Mais les clous représentent aussi la lumière. C’est une référence aux statuettes Nkisi Kondi du Congo (appelées power figures en Occident) qui protègent du mauvais oeil leurs propriétaires, leur donnent de la force et du pouvoir. Mon oeuvre “Power Figures” a pour objectif de redonner de la force aux peuples afro-descendants et africains.

"Power", Alexis Peskine, 2017. Courtesy October Gallery

Exposition “Power Figures”, d’Alexis Peskine, jusqu’au samedi 21 Octobre 2017 à la October Gallery, à Londres.

Merci à Alana Pryce, de la October Gallery, pour son aide précieuse.

Collaboration à l’article : Isabelle Boni-Claverie

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Contributrice

Khadidja Ndiaye est journaliste radio à Londres pour Zone1Radio. Elle tient un blog qui s'intitule Radio Features London. Elle aime decouvrir de nouvelles cultures, lire, discuter pour enrichir sa culture et faire du volontariat. Retrouvez-la sur www.radiofeatureslondon.com

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